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David Divine, BSc. (Edin), MSc. (Aston), DipSW, MSc. (LSE) Houston A. Baker décrit la " mémoire critique noire " comme une " mémoire qui refuse d'abandonner ses racines raciales. La clarté que prodigue la mémoire critique noire est douloureuse. La lucidité qu'elle donne par les sombres lueurs qu'elle jette sur une idée raciale profondément troublante est terrible. " M. Baker est aussi d'avis que le mot " idée " est bien le mot qui convient pour décrire ce dont il s'agit ici, en autant que les États-Unis sont concernés ainsi que, selon moi, le Canada. Parce que la race a toujours plus à voir… avec un enchevêtrement d'images, de craintes, d'envies, de fantaisies et d'angoisses qu'avec la vie de tous les jours et les allées et venues quotidiennes de véritables personnes… La race continue d'être l'idée dominante qui fait apparaître et prononce des verdicts de culpabilité ou d'innocence, qui décide de la vie ou de la mort, de l'acceptation ou du rejet pour nous qui sommes Noirs par choix … ou en raison de circonstances inéluctables. " James Walker insiste sur la nécessité de faire preuve d'une très grande prudence en abordant l'étude de l'histoire afro-canadienne. La démarche qu'il préfère est centrée sur les valeurs dont le sujet de l'enquête historique se fait l'intermédiaire : selon Walker, la fierté, l'indépendance, l'auto-détermination et le sens de la liberté. Cette démarche s'oppose à celle qui voit le sujet de l'étude historique comme victime des circonstances, balloté au gré des courants dominants. Walker soutient qu'un grand nombre d'études historiques portant sur les Noirs au Canada sont, pour cette raison, profondément viciées. Selon lui, " les gens agissant en fonction de l'histoire qui serait soi disant arrivée…L'histoire, telle qu'elle a été comprise par ceux qui l'ont vécue, s'intègre à un discours politique, elle joue un rôle actif dans la dialectique du pouvoir et a une incidence sur les relations… La décision de se pencher sur l'histoire afro-canadienne constitue un acte politique, qu'il soit délibéré ou non. La façon de procéder détermine les enseignements qui en découlent. Même l'avenir peut être façonné. "
En tant que Noirs, tout comme les autres membres des minorités visibles, nous sommes en un sens des mannequins de haute couture dans un défilé de mode : on nous observe, on fait des commentaires sur nous, on nous exploite parfois. Nous sommes façonnés par les autres et ils nous façonnent. Toujours en scène, nous nous adaptons et participons à la modification du milieu où nous nous trouvons. Durant ce défilé de mode continuel, en majeure partie involontaire, nous avons une influence sur les autres et eux, sur nous, nous transformant, individuellement, en quelque chose qui n'est pas tout à fait notre " moi ", pas tout à fait notre " moi réel ", mais qui finit par devenir notre " moi ". Nous sommes en partie changés par ce processus de défilé de mode continu et par la nécessité de développer de multiples façons d'avancer sur l'autoroute achalandée de la vie.
George Elliott Clarke se fait, dans " Introducing a Distinct Genre of African Canadian Literature: The Church Narrative " (2007) l'écho de l'opinion de Walker. En se servant des récits rédigés par des Noirs qui étaient membres d'une église ou d'une association religieuse, il a mis à jour l'existence " d'une historiographie de résistance et d'une théologie radicale ". Ces narrateurs noirs, qui dressaient pour les générations à venir la généalogie des membres de leur communauté, décrivaient leur religion populaire et leur histoire orale, étaient, pour la plupart, de simples membres d'une église ou d'une association religieuse regroupant des Noirs, souvent des femmes laïques. De ces récits se dégagent des messages différents de ceux des auteurs de formation universitaire, qui, eux, brossent un portrait de Noirs ayant eu très peu d'influence sur les milieux où ils vivaient. Les souvenirs des Noirs ainsi que les voix s'en faisant l'écho ont donc besoin d'être soulignées, enregistrées et disséminées. Récemment, des initiatives de recherches dans les archives de Bibliothèque et Archives Canada (BAC) visent à faire passer les archives des communautés noires de l'arrière-plan à l'avant-plan. Selon Divine (2006), les institutions qui sont responsables de la préservation de la mémoire collective détiennent maintenant, dans notre monde numérique, tant d'information qu'il est impossible d'en donner la description complète. Un exemple : les photographies. À Ottawa, BAC possède plus de 9 millions de photographies provenant de journaux, certaines portant sur des communautés noires. Mais, à l'heure actuelle, on ne peut dire quelles sont les photographies pertinentes ou appartenant à une communauté noire donnée. Pour pouvoir utiliser ces ressources photographiques, il faudra élaborer des systèmes interactifs novateurs, faisant appel au dialogue, à la sensibilisation, à la compréhension, à la collaboration et au dévouement de plus de membres du grand public qu'auparavant. L'accès à ces ressources et l'engagement du public ne sera possible que si les responsables de ces collections se mettent à travailler comme le font les gens qui veulent y avoir accès plutôt que de continuer à forcer le chercheur éventuel à imiter leur démarche pour obtenir le " privilège " d'avoir accès à l'information. Grâce à un marketing plus pertinent et novateur, le nombre de renseignements s'accroîtra. Les collections doivent refléter la diversité de la mosaïque canadienne. C'est d'ailleurs l'objectif adopté par BAC dans son dernier Plan stratégique. Dans " Le don d'une génération à celle qui la suit " (2007), le Bibliothécaire et archiviste du Canada, Ian Wilson, présente BAC comme étant " un établissement de savoir au service du Canada ". Avec " son réseau national de partenaires, notamment les bibliothèques publiques, les archives et les autres institutions culturelles, BAC témoigne du patrimoine canadien sous toutes ses formes documentaires : des œuvres d'art aux journaux, des livres et expositions virtuelles aux dossiers gouvernementaux. BAC a également le mandat de préserver le contenu canadien du Web. Nos collections sont conçues de sorte qu'elles puissent, par leur étendue, refléter les divers aspects de la communauté canadienne; elles doivent aussi être largement accessibles. " Bibliothèque et Archives Canada a mis en ligne une histoire de collectivités noires, " Sous une étoile du Nord. " Cette importante initiative, qui a été très bien accueillie, vise essentiellement à perpétuer la mémoire de l'expérience des Afro-canadiens dans leur la lutte pour l'obtention des libertés civiles au Canada. Le site Web présentera les écrits, les opinions et les prises de position des tenants et opposants qui se sont affrontés dans les débats sur l'abolition de l'esclavage au Canada. En se servant de technologie interactive, les visiteurs du site pourront donner leur avis.
L'objectif doit être d'intégrer à l'histoire du passé des expériences, comme celle d'Yvonne Brown de l'Université de la Colombie-Britannique, qui, en réfléchissant sur sa vie universitaire et sa vie privée dans " A Journey to Multiple Sites of Memory to Find and Locate the Black Self in the New World African and British Diasporas (2007) " se compare à un fantôme, à un revenant ". Un " duppy ", comme on appelle ces revenants en Jamaïque, est l'âme d'un esclave africain, qui n'a pu trouver le repos faute de sépulture. Mais moi, je suis toujours en vie, et comme un " duppy ", j'erre dans les corridors et les salles de classe de mon pensionnat, à la recherche de la vérité sur ma mère et de son peuple, tentant de savoir comment on a fini par les oublier. Quand je pénètre dans une pièce, j'en aspire l'air et je dérange les conversations des gens dont le passé leur a été révélé. En fait, je poursuis ces souvenirs douloureux et ils me hantent. "
En automne 2007, une importante initiative a été lancée. Sur une période de cinq ans, " La Terre promise : l'expérience de la liberté chez les Noirs de Chatham et de Dawn " rédigera la chronique des pensées, expériences, mémoires, contributions, défis et triomphes des Noirs qui vivaient dans le sud-ouest de l'Ontario, particulièrement à Chatham et à Dawn, du milieu du XVIIIe siècle jusqu'à nos jours. Des universités et des chercheurs communautaires, travaillant en équipe, enquêteront sur le patrimoine perdu des " esclaves fugitifs " et des " Noirs libres ". La façon dont les personnes de descendance africaine s'y sont établies à la lumière des données du registre foncier et des rôles d'imposition sera examinée. Les apports des Noirs à la communauté seront mises en évidence, La façon dont ils ont interagi avec différents groupes ethniques et raciaux de cette région qui, vu la force de l'argument voulant qu'elle soit le lieu de naissance des droits civils au Canada, pourrait fournir un modèle d'interaction multiculturel antérieur à celui du " multiculturalisme ".
Walker (2007) écrivait que " la caractéristique fondatrice de la culture noire canadienne, l'élément déterminant de l'identité noire canadienne, était la croyance en l'égalité des Noirs avec les Blancs et leur détermination à ce qu'elle soit reconnue. Une conséquence de ce sentiment, que l'on peut constater à toutes les étapes de l'histoire afro-canadienne, est l'insistance des Afro-canadiens d'être respectés en tant que sujets et citoyens. " Dans l'initiative Terre promise, l'accent sera mis sur la façon dont les Noirs de la région visée par cette étude ont manifesté leur volonté de se faire respecter en tant que sujets britanniques ou citoyens canadiens. Pourquoi sont-ils venus dans ces colonies ou villages? Quelles conditions les ont poussés à quitter l'endroit où ils vivaient pour venir s'établir dans la région sous étude? Qu'y ont-ils fait à leur arrivée? Quel a été leur incidence sur les populations qui s'y trouvaient déjà ou qui s'y sont établies par la suite? Quel a été leur incidence au niveau national et international et qu'ont-ils fait pour avoir cette influence?
À une réunion historique tenue à Halifax, en Nouvelle-Écosse, du 26 au 28 octobre 2005, plus de 400 délégués ont discuté ce que signifiait le fait d'être Noir et Canadien. À cette réunion, Regards multiples : voix de la diaspora noire au Canada, on a tenté de présenter, du point de vue de l'histoire, du droit, de la littérature, du cinéma, de la musique, des organisations communautaires noires, du marché du travail, de l'éducation et d'expériences individuelles, la façon dont les Noirs canadiens se sont identifiés eux-mêmes et comment les autres les ont présentés, durant les quatre derniers siècles, et quels sont les facteurs qui ont eu une incidence sur ce processus d'identification. La conférence a marqué un jalon dans le développement de la nouvelle discipline des Études sur les Noirs canadiens. Le fil conducteur de la conférence a été le sens de l'appartenance à un groupe, de vivre à un endroit donné, de se voir reconnaître en tant que personne, d'y avoir des racines et de posséder un sentiment de plus en plus fort de confiance en tant que Canadien. Dans l'étude, intitulée Vers une méthodologie de lecture du hip hop au Canada (2007), qu'il a présentée à la conférence, Walcott démontrait que le hip hop, que beaucoup de jeunes Noirs ont adopté, confirme un sentiment de cohésion politique canadienne chez ces derniers et constitue une manifestation de la confiance qui leur permet de faire connaître leur sens d'appartenance au Canada. À l'automne 2007, paraissait un livre (Divine, D. 2007) qui, se fondant sur les travaux de cette conférence, illustrait la complexité, la variété et les variations régionales de l'expérience des Noirs au Canada durant plus de quatre siècles de présence ininterrompue en terre canadienne.
La présence des Noirs au Canada est une question complexe dans sa diversité : l'origine géographique de la famille initiale, la présence chronologique historique au Canada, les emplacements géographiques au Canada, la première langue parlée, les origines ethniques, l'affiliation religieuse, les liens et allégeances à d'autres régions du monde et leurs intentions au Canada sont des facteurs dont il faut tenir compte.
Il est nécessaire de dégager la mémoire, la préserver et capter les voix qui se trouvent dans les documents et l'histoire orale pour donner un sens à notre passé et à notre présent et cette démarche peut se révéler utiles à l'établissement de nos chemins vers l'avenir. Afua Cooper (2007) discute du silence de l'histoire, sanctionné par l'État, sur le passé des Noirs au Canada. Cette situation me semble en train de changer, lentement, mais assurément. Les Études sur les Noirs canadiens connaissent une renaissance, s'amplifient, poussées par un accroissement de la confiance, de l'intérêt, des partenariats, et la réalisation que, en tant que citoyens canadiens, et de Canadiens en train de sortir de l'ombre, nous nous devons, à nous et aux générations qui nous suivent, de saisir les mémoires et les voix du passé et du présent qui témoignent des efforts pour passer de la simple survie dans des conditions souvent extrêmement difficiles à un sort meilleur. Dorothy Williams (2007) a publié récemment une étude extrêmement intéressante : Black Print: Sankofa in Canada. La recherche, qui a duré quatre ans, a permis de retrouver des feuilletons, disparus depuis longtemps, produits par des Noirs dans la région de Montréal, le plus grand centre urbain du Québec, de 1934 à nos jours. L'un des constats le plus étonnant peut-être de l'étude est que les feuilletons des Noirs ne semblaient pas avoir été créés pour établir leur sens du " nous " dans les diverses communautés noires de Montréal : selon plus de 50 pour cent de leurs énoncés de mission, les périodiques ou feuilletons visaient à aider " les gens à s'identifier aux normes, aux valeurs et aux comportements appropriés dans leur société. " L'intégration à la société canadienne, particulièrement à la province de Québec, constituait donc un but important de ces périodiques afro-canadiens durant cette période. Ils reflètent la diversité de la population qui les ont créés et lus. La découverte et la préservation de ces périodiques nous donnent un aperçu des opinions, des attitudes, des perceptions, des voix et des sentiments des Noirs vivant à Montréal. Williams insiste sur le fait que d'autres recherches sont nécessaires, de même que d'autres travaux de restauration, pour préserver ces précieux documents, qui donnent une idée inestimable de la diversité culturelle de l'époque.
À l'ouest du pays, en Colombie-Britannique, d'autres voix sont à découvrir. Dans Hogan's Alley: Mapping Vancouver's Lost Black Neighbourhood, Wayde Compton (2007) présente le résultat de ses recherches sur le sort de la communauté moire de Park Lane, une ruelle en forme de T dans le district de Strathcona, à Vancouver. Il semble que la ruelle a commencé à être connue sous le nom de Hogan's Alley à l'époque de la Première Guerre mondiale et, ce, jusqu'à la démolition de la partie du secteur où elle se trouvait, en 1970, pour y construire une autoroute. La communauté noire était forcée de vivre et de travailler ensemble, comme les autres communautés noires en milieu urbain de l'époque, du fait de leur pauvreté et de la ségrégation. Il est important de souligner qu'après la destruction de Hogan's Alley, les Noirs ont été expulsés de Strathcona et toute trace de leur présence au centre de Vancouver a disparu. " Aujourd'hui, la lutte pour préserver la mémoire de Hogan's Alley n'est rien d'autre qu'une lutte, un combat. Mais ce qui est peut-être encore plus significatif, c'est l'incapacité de voir et de reconnaître la présence de Noirs en Colombie-Britannique… Depuis l'arrivée des premiers Noirs, en 1858, les Noirs de la Colombie-Britannique ont suivi une politique résolument intégrationniste, et il semble que notre invisibilité en tant que Noirs est la conséquence de la réussite de cette stratégie, de ce qui pourrait être en fait une victoire à la Pyrrhus. " Dans Visualizing History and Memory in the African Nova Scotian Community (2007), Sylvia Hamilton affirme que sa vie a consisté à raconter des histoires au moyen d'images : " Dans mes films et mes écrits, je me suis inspirée des récits de tradition orale, des documents d'archives, d'objets et de la géographie pour raconter une histoire. Ces textes riches et complexes à la fois s'informent et, parfois, se contredisent. J'ai tenté de saisir et de créer des images qui, à mon avis, ont un sens historique afin de lutter contre l'histoire, de vivre avec elle et d'ériger un rempart contre l'ignorance. " Un nombre important d'étudiants du niveau secondaire ont assisté à la Conférence Multiple Lenses, à Halifax. Ils ont clos la conférence en indiquant à quel point ils ont été inspirés et motivés par les conférenciers et par leur participation aux discussions. Leurs voix et leurs mémoires ont besoin d'être enregistrées et reconnues, elles aussi. Dans son merveilleux livre, Les enfants de minuit, Salman Rushdie nous rappelle que " la mémoire a sa propre sorte de vérité. Elle choisit, élimine, modifie, exagère, minimise, glorifie et calomnie également, mais elle n'en crée pas moins une réalité qui est la sienne, sa propre version hétérogène, mais habituellement cohérente des événements; et personne ne se fie davantage à la version d'une autre personne de ce qui est arrivé qu'à la sienne… " L'une des principales responsabilités qui incombent aux Études sur les Noirs canadiens est de préserver ces vérités de mémoire.
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